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ActualitPeut-on faire le bonheur de ses enfants ?C’est un fait, éminemment regrettable certes, mais qu’il convient de ne pas dénier : les maltraitances faites aux enfants et qui trouvent leur source dans des incapacités parentales constituent un fléau qui marque l’histoire des humains depuis l’origine. Comment comprendre cette permanence du malheur, cette répétition des maltraitances de génération en génération ? S’il est facile de faire le malheur de ses enfants, pourrait-on, et comment, faire leur bonheur ? Des enfants dangereux, une incompétence parentale : l’humanité est-elle condamnée à la maltraitance faute de pouvoir reconnaître dans ses enfants, parce qu’elle serait incapable de passer de « l’avoir des enfants » à « l’être parents », des sujets respectables sur lesquels les parents n’ont de droits qu’à l’exigence de leurs devoirs, des sujets « respectables » avec lesquels les liens nécessaires s’inspirent, aussi, de la fraternité ? Or, il se trouve que l’enseignement de la clinique, comme le corpus biblique, nous fournissent des clefs de compréhension tout à la fois sur ce que l’on pourrait appeler « la fonction de la maltraitance » et sur les possibilités de s’en dégager, sachant que la première condition pour faire éventuellement le bonheur de ses enfants, est, à l’évidence, de ne pas les maltraiter. Nous devons avoir conscience de la gravité des maltraitances faites aux enfants, maltraitances, rappelons le, qui ne sont pas seulement des maltraitances physiques, mais très souvent, et tout aussi graves, des maltraitances psychologiques, maltraitances qui ne sont pas seulement « faire du mal » à un enfant, mais tout autant « ne pas lui faire de bien » et enfin, maltraitances qui ne sont pas nécessairement le résultat d’une action volontaire et consciente : des parents peuvent maltraiter gravement un enfant, sans le vouloir, sans en avoir conscience, ceci n’évite pas les souffrances et les traumas. Il est très regrettable que ce fléau ne soit pas pris en compte à sa juste mesure. Non seulement son importance quantitative est systématiquement et considérablement sous-estimée, mais ses conséquences ne sont que très imparfaitement mises en lumière. En effet les maltraitances faites aux enfants ont ceci de particulier, que frappant un sujet en construction, non seulement elle le menacent dans l’immédiat, mais elle l’empêchent de se construire correctement. L’enfant maltraité intériorise un programme de maltraitance et les risques sont considérables qu’il répète indéfiniment les souffrances qu’il a endurées, soit sur lui-même, soit sur son entourage. Ceci explique la répétition familiale des maltraitances, de même que les curieuses « coïncidences » qui veulent que tous les criminels, et tout particulièrement tous les parents auteurs de hautes maltraitances, aient été des enfants maltraités. Entendons nous bien : tous les enfants maltraités ne deviennent pas des parents maltraitants, mais tous les parents maltraitants ont été des enfants maltraités. La question de la maltraitance ne se réduit donc pas à une question humanitaire et compassionnelle, c’est un problème social de première importance qui devrait être une priorité politique tant les dégâts qu’elle cause pèsent sur les sociétés, et je le pense sincèrement, sur l’histoire des hommes : Hitler, Staline, Mao-Zédong, Milosévic, Saddam-Hussein ont été des enfants maltraités. Est-ce une coïncidence dépourvue de sens ? Faire le bonheur de ses enfants, c’est donc d’abord ne pas les maltraiter. Encore faut-il être en mesure de mettre la maltraitance en évidence, ce qui passe nécessairement par une approche « clinique » de la parentalité qui permette d’établir un diagnostic aussi précis et objectif que possible : ces parents sont-ils suffisamment bons parents pour faire le bonheur de leurs enfants ? Or, il s’agit là d’une entreprise des plus difficiles car nos cultures fonctionnent en fait pour assurer la protection des parents, pour barrer l’accès à une réflexion objective sur l’exercice de la parentalité. Deux questions doivent ici être examinées : cette protection des parents contre les enfants est-elle une réalité ? Si oui, pourquoi cette protection qui, au passage, contredit l’affirmation constante qu’il faut protéger d’abord les enfants ? Il se trouve que l’Ancien Testament nous offre une première réponse. Précisons d’abord que notre approche se situe dans le champ de la psychologie et non dans celui de la théologie. Partons du commencement lorsque, dans le Jardin d’Eden, l’Eternel s’adresse à Isch et Ischa, les deux premiers humains qu’Il vient de créer. Il leur prescrit de ne pas manger le fruit de l’Arbre de la Connaissance, sous peine de mourir. Pourquoi cette prescription étonnante ? l’Eternel, qui les avait créés à sa ressemblance, les destinait à vivre éternellement dans l’Eden, sans besoins, dans une situation fort agréable qui, à l’évidence évoque celle du fœtus. Mieux encore : ils seraient éternels, comme l’Eternel… Mais s’ils mangent le fruit de l’Arbre de la Connaissance, ils possèderont aussi le Savoir de l’Eternel : on passe alors de la ressemblance à l’identique. Il n’existe plus de distinction, de barrière, entre le Créateur et la créature. C’est une représentation métaphorique de l’inceste. Traduisons en effet : sans distance entre les parents et les enfants, la situation est, potentiellement incestueuse. Or la prohibition de l’inceste entre ascendants et descendants est le fondement de l’humain. L’Eternel, pour rétablir une distinction, ne trouve d’autre issue qu’en chassant Isch et Ischa du Jardin, pour qu’ils deviennent mortels, rétablissant, ainsi, une différence entre Lui-même et ses créatures. Mais apparaît alors un nouveau problème : Dieu avait fait le monde pour l’humain. Si celui-ci meurt et disparaît, à quoi sert la création ? Donc, s’il faut que ces deux premiers humains meurent, il faut que l’espèce humaine se perpétue. La solution exige que les bannis, les condamnés à mort, procréent avant de disparaître. Isch reprend à son compte exclusif le nom originaire d’Adam, et Ischa va s’appeler Rava, « la Mère des humains ». Adam et Rava vont accepter de faire des enfants, donc de mourir. Ce récit, donc, nous dit l’association très forte entre l’enfant et la mort, dans l’inconscient individuel et collectif. Nous comprenons mieux pourquoi les « sociétés premières » pratiquaient le sacrifice des enfants : dans la pensée magique archaïque, on attend de la disparition de l’effet, la suppression de la cause : En détruisant l’enfant, l’homme échapperait magiquement à la mort. Remarquons que dans beaucoup de ces sociétés, les rituels funèbres sont très semblables aux rituels de naissance. Par exemple, chez les Papous, les morts sont enterrés en position fœtale, parfois même la tête enveloppée dans le linge qui avait servi à les porter quand ils étaient enfants. Et en effet, l’enfant et le mort sont aux frontières entre l’organisé et l’inorganisé, entre la vie et la mort : neuf mois avant la naissance, il n’y a pas encore d’organisé. Mais si spermatozoïde et ovocyte se rencontrent, neuf mois après, naît cette merveille : un enfant. Et, à l’autre bout, au terme de la vie, le corps mort sera, dans neuf mois, largement dissocié. Nous voyons que dans l’inconscient, l’enfant peut représenter une menace en ce qu’il annonce la mort programmée de ses géniteurs. On comprend dès lors mieux l’acharnement, certes non-conscient, des parents, des grands, à se protéger. Revenons à la Bible, au moment où Moïse redescend de la Montagne, porteur des Tables de la Loi. Celle-ci, les dix Commandements, est au fondement de toute l’organisation juridique et éthique des sociétés issues du Judaïsme, du Christianisme et de l’Islam, ce qui concerne beaucoup de monde. Le cinquième Commandement, (et soyons attentifs au fait qu’il s’agit là du premier Commandement adressés aux humains pour régir leurs rapports réciproques, puisque les quatre premiers envisagent les rapports avec Dieu), prescrit : « Tu honoreras ton père et ta mère si tu veux que tes jours se prolongent dans le pays que l’Eternel ton Dieu te donne » Cette loi fondatrice, de façon curieuse, ne s’adresse pas aux humains en tant qu’adultes, mais en tant que fils ou fille, c’est-à-dire en tant qu’ils sont des enfants. Pourtant, les lois s’adressent naturellement aux adultes plutôt qu’aux enfant, De plus, n’est-il pas étonnant, peut-être même choquant que cette prescription soit à ce point absolue, que ce devoir d’honorer ses parents n’envisage aucunement qu’ils puissent dans la réalité, n’être guère honorables, voire franchement indignes ? Enfin le fait que ce commandement soit assorti d’une menace de mort, ne facilite pas une application nuancée. Nous sommes bien placés devant un obstacle mis à une approche objective du comportement des parents. Certains ne manqueront pas de faire valoir que cette prescription est bien ancienne, et inscrite dans une référence religieuse qui ne concerne pas tout le monde. Alors, tournons nous vers le Code Civil, qui est, au fond, quelque chose comme la loi mosaïque appliquée à la République. Ouvrons la dernière édition, au chapitre intitulé « De l’autorité parentale ».
L’énoncé des devoirs des parents envers leurs enfants : « Les parents doivent donner à leurs enfants, éducation, moralité et soin », ne vient qu’après. Nous sommes placés devant la même inversion des rôles et des responsabilités : c’est l’enfant d’abord qui est désigné comme responsable, comme investi de devoirs. Remarquons encore que s’il est exigé que l’enfant respecte ses parents, à aucun moment, il n’est demandé à ceux-ci de respecter leurs enfants. Cette constante protection des parents, des grands en général, contre les enfants est largement confirmée par les contes populaires qui, le plus souvent, parlent de maltraitance : Peau d’Âne, menacée d’être violée par son père, le petit Poucet perdu dans la forêt, Blanche-Neige exploitée et maltraitée. Prenons à titre d’exemple, le petit chaperon rouge. Vous connaissez cette histoire dont la morale affirme que les enfants désobéissants sont toujours punis et que c’est bien fait pour eux ! Or transposons ce conte ici et maintenant : une mère dit à sa fille de faire une tâche qu’elle devrait normalement assurer elle-même : nourrir sa propre mère, pour autant, d’ailleurs, qu’elle estime nécessaire de la faire. On pourrait en effet se demander ce qu’il s’était passé, auparavant, avec la grand-mère, pour qu’elle soit toute seule de l’autre côté de la forêt ? On ne le sait pas, mais j’ai quelques inquiétudes. Donc la mère ne veut pas aller voir sa propre mère, et enjoint à sa fille, d’y aller à sa place tout en lui prescrivant de ne pas s’éloigner du chemin le plus court, car un loup rôde dans la forêt. Si donc nous actualisons le récit, si nous transposons l’histoire aujourd’hui à Paris, cette mère dirait « Tu sais ta grand-mère habite de l’autre côté du Bois de Boulogne, va la voir, mais fais attention d’éviter les violeurs, dealers et autres personnages hautement dangereux. Reste bien sur l’avenue. N’oublie pas de mettre ta petite jupe fluo pour qu’on te voie bien. Et bonne chance ma fille ! » Si la petite fille n’arrive pas de l’autre côté du bois, qui sera responsable ? L’enfant qui a un peu dévié de la route la plus éclairée, ou la mère qui a, sciemment, exposé son enfant à un terrible danger ? Le petit chaperon rouge est en réalité non pas l’histoire d’un enfant désobéissant mais l’histoire d’un enfant victime de l’irresponsabilité de sa mère, laquelle n’a pas assumé le premier devoir des parents, protéger leurs enfants. Nous pouvions espérer que la psychanalyse, qui a permis d’explorer les liens psychiques entre parents et enfants, ouvre des possibilités pour sortir de cette compulsion à protéger les parents. Les choses, initialement, se présentaient bien, Freud ayant constaté que la plupart de ses patients parlaient de maltraitances et notamment d’agressions sexuelles, subies dans leur enfance. Il avait eu l’intuition de mettre ces agressions en lien avec les troubles psychiques, dont souffraient ces personnes. Cette intuition était très pertinente. Hélas, brutalement, Freud va changer radicalement d’avis, affirmant que ce que lui racontaient ses patients ne pouvait pas correspondre à la réalité, mais qu’il s’agissait de fantasmes d’enfant, d’une expression de pulsions inconscientes. Ces pulsions, qu’il va considérer comme une étape normale du développement psychique, conduiraient le sujet à souhaiter un rapprochement sexuel avec ses géniteurs, en principe avec le géniteur de sexe opposé. Pour illustrer sa nouvelle thèse, Freud va utiliser le mythe d’Œdipe qui a tué son père et est devenu l’amant de sa mère. Quel coupable idéal, ce parricide et fils incestueux ! L’enfant, dit Freud, vit, en fantasme, la même histoire. Le problème, c’est que Freud interprète à l’envers l’histoire d’Œdipe, dont il inverse le sens. Relisons Œdipe Roi, de Sophocle : Œdipe naît des œuvres du roi Laïos et de la reine Jocaste. Ceux-ci voyant qu’ils ont un fils s’empressent de vouloir le faire mourir car un oracle a dit à Laïos : « Si tu as un fils, il te tuera et deviendra l’amant de sa mère. » Le couple criminel abandonne le nouveau-né pour qu’il soit dévoré par une bête sauvage, après avoir pris la précaution de lui percer les talons avec une tige de fer, pour s’assurer qu’il ne se sauvera pas ! Mais Œdipe est sauvé par un berger qui le confie à des parents adoptifs. Devenu adulte, il entend parler de la malédiction qui pèse sur lui. Or, il n’a précisément aucun désir de tuer son père et de devenir l’amant de sa mère, il s’enfuit alors, ignorant que ceux qu’il considère comme ses parents ne sont pas ses géniteurs. Comment peut-on considérer qu’Œdipe témoignerait des pulsions que Freud croit déceler dans l’inconscient des enfants, alors même qu’il fuit pour ne pas commettre des actes qu’il estime épouvantables ? Mais plus intéressant encore : l’on s’étonne que Freud, ni aucun psychanalyste « orthodoxe », ne se soit posé la question, pourtant fondamentale car sinon il n’y aurait pas d’histoire, de savoir d’où venait donc cet oracle condamnant oedipe à un sort cruel. La réponse, pourtant existe, comment comprendre qu’elle reste à ce point confidentielle ? Le mythe raconte en effet que le roi Laïos, dans sa jeunesse, avait été accueilli à la cour d’un autre roi. Ce dernier avait un fils que Laïos violera et ce jeune garçon se suicidera de honte. C’est alors que les dieux disent à Laïos « Tu as violé un enfant qui en est mort. Pour te punir, si tu as un fils, il te tuera et deviendra l’amant de sa mère » L’histoire d’Œdipe est donc, non celle d’un coupable, mais celle d’un enfant victime de parents criminels qui ont voulu tuer leur enfant, pour échapper à une sanction dont l’origine est un crime du père, commis contre un autre enfant. Le renversement de l’histoire par Freud et le passage sous silence du crime commis par le père, va évidemment renforcer la protection des parents et encourager cette longue répétition qui fait payer aux enfants les fautes de leurs géniteurs. Revenons à la Bible et au récit de la genèse. Le premier enfant, Caïn, tue son frère. Funeste commencement qui fait du premier enfant le premier meurtrier. Ce premier crime, naturellement, en inaugure une longue liste. On relève à cette occasion qu’Adam et Ève n’ont pas été des parents à la hauteur : le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils n’ont pas su faire le bonheur de leurs enfants, on ne s’étonnera donc pas que ces insuffisances parentales se transmettent de génération en génération. Et si le vrai péché originel était l’incapacité, plus ou moins grande, des parents, à gérer les rapports avec leurs enfants ? Mais Adam et Ève ont des circonstances atténuantes : pouvaient-ils être de bons parents, dès lors que l’Eternel les avait créés adultes ? Les premiers parents, en effet, n’ont pas été enfants. Peut-on devenir parents suffisamment bons, si on n’a pas été enfants suffisamment bien traités ? Cette configuration originaire pourrait nous rendre très pessimistes sur la capacité fondamentale des humains à faire le bonheur de leurs enfants. Mais nous relevons que dans l’ancien Testament, il arrive que Dieu reconnaisse qu’Il s’est trompé et qu’Il s’en repent . Dieu s’est peut-être dit : « J’ai fait des premiers parents qui n’ont pas été enfants, cela n’a pas pu marcher. Recommençons donc par l’enfant ! Moi Dieu, expression de la parentalité absolue, je vais aller à la rencontre des humains en m’incarnant dans un enfant. » Si cette parentalité originaire, totale, s’incarne dans un enfant, l’histoire de l’humanité recommence par un enfant. Et, c’est bien le sens du message Évangélique : Jésus, incarnation de Dieu, naît d’une mère de chair et de sang. Il a un père d’adoption et je vous renvoie à Françoise Dolto « Tous les pères sont d’adoption ». Jésus est un enfant, avec une vie et des comportements d’enfant, dont les Évangiles de l’Enfance portent témoignage. Jésus va grandir et parlera de l’enfance en des termes d’une absolue nouveauté qui sont autant de métaphores pour nous dire que tout doit repartir de l’enfance. Ce discours parfaitement en rupture, place l’enfant au centre et refonde l’histoire de l’humanité. Si nous ajoutons que Jésus, ressuscité, annonce l’abolition de la mort, il n’est plus besoin de craindre, fût-ce inconsciemment, les enfants qui par leur venue annonceraient la mort des parents. Ainsi l’Évangile, ici en plein accord avec les enseignements de la clinique nous propose des voies qui pourraient nous permettre sinon de faire le bonheur de nos enfants, du moins de cesser de faire leur malheur : considérer que les enfants n’appartiennent pas à leurs parents mais à eux-mêmes, à leur future liberté, les respecter d’une façon absolue en tant qu’ils sont sujets de même valeur que les grands. Les parents n’ont fait que transmettre la vie et ils n’ont d’autres droits sur leurs enfants que pour pouvoir assumer les devoirs qu’ils ont envers eux. Ici, dans une église, nous considérons les autres comme des sœurs et des frères, des égaux quels que soient leur âge, leur instruction, leur richesse, leur position sociale, la couleur de leur peau. J’ajouterai : quel que soit leur âge. Ici, ma fille est aussi ma sœur, mon fils est aussi mon frère. Peut-être est-ce du côté d’une parentalité « fraternelle » que l’on doit chercher le bonheur des enfants. Pierre Lassus
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Union Française pour le Sauvetage de l’Enfance
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