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Communautarisme et placement familial

Parce qu’il a pour ambition d’aider des enfants à devenir des adultes capables de se confronter à leur environnement, d’être aussi libres et responsables qu’il est possible face au monde dans lequel ils sont appelés à vivre, un service de placement familial est forcément traversé par les débats de société. Dans la mesure où les enfants qu’il accueille sont majoritairement originaires de populations marginalisées, l’impact de ces mouvements et l’importance des enjeux sont d’autant plus importants.

On enregistre depuis plusieurs années que la part relative de l’immigration dans la population française a connu une importante progression. Une évolution quantitativement et qualitativement semblable s’est produite dans les services d’aide sociale et particulièrement dans les services d’aide à l’enfance. De nombreux enfants accueillis dans nos services sont issus de familles immigrées.

Or, la spécificité de la prise en charge d’un enfant en placement familial tient à l’intégration dans une famille substitutive qui, en collaboration avec une équipe psycho-éducative, va assumer, tout au long du placement, une part importante de la fonction parentale dont l’enfant a besoin pour se structurer. Mais, lorsqu’il est accueilli, l’enfant, selon son âge et selon son histoire, a déjà avancé dans la construction de sa personnalité. Sa structure psychique s’est constituée très précocement, elle a été influencée par la culture propre de sa famille d’origine. D’emblée est ainsi posée la question de la compatibilité entre la culture d’un milieu d’accueil et celle du milieu d’origine, élément essentiel de l’identité de l’enfant. Notons au passage que si aujourd’hui cette question met en jeu, d’une façon très lisible, l’origine géographique et ethnique, la culture et la religion, elle s’est de tous temps posée aussi en termes d’origine sociale : les différences importantes de statut social entre la famille d’accueil et la famille d’origine, dans un sens ou dans l’autre, confrontent les services à des problématiques complexes. Même sans s’avancer trop avant dans les arcanes de la psycho-pathologie, on peut aisément se représenter la dimension quelque peu paradoxale du problème : comment tout à la fois respecter la culture de l’enfant accueilli et permettre son intégration dans une famille d’accueil ?

Ce problème existe également dans d’autres cadres d’accueil, par exemple des internats. Sans minorer les difficultés posées alors, on peut noter qu’elles se situent surtout au plan de la vie sociale, par exemple en ce qui concerne les rythmes de la vie, les rapports sociaux, l’alimentation : notre CHRS de Cachan, par exemple, a vu son budget alimentaire augmenter au fil des ans d’une façon très significative, en raison des prescriptions religieuses auxquelles adhèrent désormais la majorité des hébergées, proscrivant la consommation de porc alors qu’il s’agit d’une denrée peu onéreuse. En revanche l’accueil en famille renvoie à une problématique beaucoup plus essentielle qui met en cause la construction psychique de l’enfant, et pas seulement ses attitudes et ses comportements sociaux. Comme en outre, les enfants accueillis ont été marqués par la maltraitance et en portent les traces traumatiques, on conçoit la nécessité de veiller avec la plus grande attention à ne pas rendre plus difficile encore le travail psychique que l’enfant doit accomplir. Or, si les différences culturelles sont inassimilables par l’enfant, si elles apparaissent comme des références à la fois nécessaires et inconciliables, si elles engendrent des conflits de loyauté ingérables, elles auront des effets pathogènes et risqueront d’augmenter les difficultés de l’enfant, de lui barrer l’accès à la rencontre avec son identité propre.

Il convient en outre d’être attentif aux objectifs assignés au placement, pour autant que les prescripteurs les aient définis, bien évidemment. Selon les anticipations sur l’après-placement - retour en famille ou intégration dans le milieu d’accueil - il va de soi que l’on sera amené à privilégier une démarche cohérente avec ces perspectives. Certes, le temps n’est plus où un petit « Farid » quittait la banlieue parisienne pour une famille d’accueil dans une province éloignée et se retrouvait baptisé « Michel » avec la complicité, certainement pleine de bonnes intentions, d’un curé de village. Mais à l’inverse, maintenir à tout prix et pour tout, un mode de vie en rupture complète avec le quotidien d’un milieu d’accueil, peut avoir des conséquences préoccupantes sur la qualité du lien nécessaire entre l’enfant et la famille où il doit grandir.

Nous sommes régulièrement interrogés sur la façon dont nous traitons de ces difficultés ; ces interrogations sont très légitimes mais elles ne doivent pas nous conduire à des certitudes de nature idéologique. Une fois encore notre expérience nous a convaincus qu’il n’existe pas de réponse globale, de « bonne solution » de portée universelle. Nous accueillons un enfant, sujet unique et infiniment complexe qui ne saurait être réduit à sa culture d’origine, pas plus qu’à tout autre élément qui a marqué son existence, maltraitance, handicap, statut social, histoire familiale... Il nous appartient de tenir compte de tous ces éléments et, en fonction aussi de nos propres capacités, de trouver les moins mauvaises solutions pour respecter ce qui doit l’être sans enfermer l’enfant dans une représentation, forcément réductrice et potentiellement pathogène.

À cet égard, les tentations communautaires, ou communautaristes, ne paraissent pas susceptibles de simplifier notre tâche. L’accompagnement d’enfants en souffrance requiert une démarche individualisée et précautionneuse, qui ne peut guère s’accommoder des pressions inspirées par bien d’autres motifs que la recherche de son bonheur, à lui.

 

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